Et si la prochaine rupture en santé n’était pas technologique mais ergonomique ?
La MedTech n’a jamais été aussi innovante : IA, dispositifs connectés, automatisation, aide à la décision clinique. Les avancées technologiques se multiplient à un rythme impressionnant et parfois difficile à suivre.
Et pourtant, sur le terrain, les constats restent souvent les mêmes : des dispositifs performants, conformes, mais parfois complexes à utiliser, exigeants cognitivement, ou peu intuitifs pour leurs utilisateurs réels.
Ce paradoxe pose une question simple, et si, la prochaine rupture en santé ne venait pas d’une nouvelle technologie mais de la façon dont nous concevons l’usage ?
Quand l’innovation se concentre sur la technologie et oublie l’usage
Dans de nombreux projets, l’innovation est d’abord pensée en termes de fonctionnalités, de performances ou d’algorithmes.
L’interface et l’expérience utilisateur arrivent plus tard, une fois les choix techniques actés.
Ce n’est pas un choix délibéré mais bien souvent la conséquence de contraintes bien connues : délais, pression réglementaire, arbitrages budgétaires, complexité technique, levée de fonds, etc.
Mais cette approche a un effet collatéral souvent sous-estimé, l’usage doit s’adapter, là où il devrait être le moteur de la conception.
Résultats ? Des dispositifs qui fonctionnent mais qui demandent aux utilisateurs de s’adapter, de compenser, parfois au prix d’une charge cognitive importante.
Ce que montre réellement le terrain
Les difficultés d’utilisation observées ne sont pas toujours spectaculaires, critiques ou visibles. Il s’agit souvent de signaux faibles :
- des hésitations répétées,
- des contournements,
- des stratégies personnelles développées par les utilisateurs,
- une dépendance accrue à la formation ou à l’expérience.
Conséquence directe : des utilisateurs insatisfaits, en manque de confiance et pour les professionnels de santé, une surcharge cognitive importante accentuée par la multitude de dispositifs à utiliser.
Dans ces situations, la conformité réglementaire est bien là et la sécurité d’utilisation est traitée. En revanche, l’expérience reste parfois fatigante, déroutante ou peu fluide.
La place réelle de l’aptitude à l’utilisation
La norme EN 62366 est souvent perçue comme une énième couche réglementaire à satisfaire.
Pourtant, à l’origine, il s’agit bien d’une démarche de conception centrée utilisateur, à laquelle s’ajoute un volet spécifique aux dispositifs médicaux : la maîtrise des risques d’usage.
Le problème n’est pas la norme mais bien la façon dont elle est parfois appliquée : tardivement, de manière cloisonnée, ou uniquement pour répondre à un audit.
Malheureusement, lorsqu’elle est réduite à un “dossier à produire”, l’aptitude à l’utilisation perd une grande partie de sa valeur. Elle ne permet plus d’influencer les choix de conception, seulement de les justifier a posteriori.
L’ergonomie comme levier de rupture
Contrairement aux idées reçues, l’ergonomie n’est pas un sujet secondaire, ni un simple confort d’utilisation mais bien un levier direct de fiabilité, d’adoption et de sécurité dans l’usage réel.
Une interface bien conçue :
- réduit naturellement les erreurs,
- diminue la charge cognitive,
- et rend la technologie réellement exploitable au quotidien.
Dans un contexte où les dispositifs deviennent de plus en plus complexes, l’ergonomie n’est plus un “plus” : elle devient un facteur clé de différenciation.
Et demain, avec les dispositifs intégrant de l’IA ?
L’arrivée des dispositifs basés sur l’intelligence artificielle (IA) et le machine learning (ML) ne fait que renforcer cette problématique.
Plus les systèmes deviennent intelligents, plus leur comportement peut être difficile à anticiper pour l’utilisateur, il faut comprendre à quel moment c’est à l’utilisateur d’agir, la fiabilité des résultats, les actions nécessaires.
C’est d’ailleurs tout l’enjeu des travaux en cours autour du projet de norme IEC 62366-3, dédié à l’aptitude à l’utilisation des dispositifs intégrant de l’IA/ML.
Ce projet souligne une réalité déjà observable, la performance algorithmique ne garantit ni la compréhension, ni la confiance, ni la bonne utilisation.
Si l’utilisateur ne comprend pas ce que fait le système, quand il le fait et pourquoi, les erreurs d’utilisation ne disparaissent pas ; au contraire, de nouveaux risques émergent.
Recentrer l’innovation sur l’usage réel
La conformité réglementaire reste indispensable ; elle réduit les risques et structure les démarches, mais elle ne doit pas devenir une fin en soi.
Avant de penser technologie et réglementaire, il faut penser utilisateurs et besoins. Et si la vraie question n’était pas de savoir si un dispositif est conforme, mais s’il est réellement compréhensible, utilisable et accepté par ceux qui l’utilisent ?