Simulation en soins critiques : progrès pour les soins ou simple gadgets pour les salons ?

Former sans risquer, anticiper sans attendre, corriger sans punir : la simulation s’impose dans les services d’urgence comme un levier de transformation.

Derrière l’engouement pour les mannequins connectés, la réalité virtuelle et les plateformes numériques, un enjeu central refait surface en 2025 : quels usages concrets ? quels bénéfices mesurés ? Et surtout : comment sortir d’une expérimentation ponctuelle pour structurer une filière stable et durable ?

Alors que les tensions hospitalières se durcissent et que les erreurs médicales restent la troisième cause de décès évitables, la simulation en soins critiques, encore perçue comme accessoire il y a dix ans, s’impose progressivement comme une pratique à haut rendement pédagogique et organisationnel. Mais ce virage reste partiel, fragmenté et trop souvent porté par quelques passionnés isolés.

Une pratique en pleine montée mais encore sous-dotée

Sur le terrain, les dynamiques sont inégales. En 2025, près de 200 structures en France intègrent une activité régulière de simulation dans leurs parcours d’urgence (CHU, SAMU, cliniques, instituts de formation).
Parmi elles, certains services de SMUR ont pris de l’avance : simulation embarquée, entraînement in situ, débriefing filmé.

Le CHRU de Lille, le SMUR de Toulon ou le GHT du Loiret ont par exemple développé des sessions mensuelles intégrées aux plannings, avec évaluation systématique des compétences non techniques (leadership, communication, gestion du stress).

Mais à l’échelle nationale, la structuration reste embryonnaire. Les centres de simulation sont encore principalement concentrés dans les CHU ou les instituts universitaires. Moins de 30 % des établissements disposeraient d’un programme récurrent en médecine d’urgence. Et lorsqu’ils existent, ces programmes sont souvent déconnectés du management, de l’analyse des événements indésirables ou des processus qualité.

“La simulation ne doit plus être vue comme un outil de formation, mais comme un outil de soin indirect”, plaide un responsable de la SFAR (Société Française d’Anesthésie-Réanimation).

Simulation in situ : l’hôpital comme terrain d’entraînement

Depuis cinq ans, la simulation in situ (SIS) bouscule les modèles traditionnels centrés sur les centres fixes. Elle consiste à simuler une situation clinique réelle dans le service lui-même, avec l’équipe en poste et les équipements du quotidien.

En réanimation, au bloc ou en SMUR, ce format séduit de plus en plus car il révèle à la fois les failles individuelles, collectives et organisationnelles.

Le CHU de Nantes a ainsi mis en place un protocole de simulation in situ hebdomadaire dans les services critiques, avec une rotation des thématiques (arrêt cardio-respiratoire, accident médicamenteux, crise d’angoisse d’un proche, etc.). Résultat : baisse des EIAS de 17 % sur un an, selon leur cellule qualité.

L’un des points forts du format in situ ? La capacité à intégrer les réalités de terrain : panne de scope, difficulté à trouver un pousse-seringue, confusion dans les rôles, temps de réaction entre deux étages. Autant d’éléments qui échappent aux formations en salle, mais qui conditionnent l’efficacité réelle des prises en charge.

Réalité virtuelle, simulateurs haute fidélité et IA : gadget ou vraie valeur ajoutée ?

L’innovation technologique a apporté un souffle nouveau à la simulation, mais elle suscite aussi des débats.
Les simulateurs haute fidélité (mannequins connectés, systèmes respiratoires dynamiques, ECG interactifs) permettent des scénarios ultra-réalistes, mais leur coût reste élevé : comptez entre 50 000 et 150 000 € par mannequin, sans compter la maintenance et les formateurs.

La réalité virtuelle progresse également : des modules comme Simango, SimforHealth ou SimUSanté permettent désormais d’entraîner les gestes (intubation, PLS, scope, etc.) et les situations complexes (AVP, crise suicidaire, polytraumatisé) en immersion complète.

Les retours sont positifs chez les étudiants comme les praticiens, notamment pour réduire l’appréhension en situation réelle, et améliorer la mémorisation.

Plus récemment, l’intelligence artificielle a fait son entrée dans les modules de simulation, à travers l’analyse automatique des performances, la suggestion de scénarios dynamiques en fonction des erreurs, ou l’évaluation comportementale (ton de voix, temps de réaction, leadership).

Mais attention à l’effet gadget. Plusieurs équipes interrogées estiment que la plus-value vient moins de la technologie que de la qualité du débriefing, de la régularité des entraînements, et de la reconnaissance institutionnelle du temps de simulation comme temps de travail clinique à part entière.

Retour sur investissement : les chiffres qui parlent

Une étude publiée en 2024 dans BMJ Open montre que chaque euro investi dans la simulation in situ rapporterait jusqu’à 7 € en évitement d’événements indésirables (transferts en réanimation, prolongation de séjour, arrêts de travail, contentieux juridiques).

Le CHU de Bordeaux, de son côté, a chiffré à 85 000 € par an les économies réalisées suite à l’introduction d’un programme de simulation multiprofessionnelle dans son service de médecine d’urgence.

Mais le ROI ne se limite pas à l’argent. Il s’observe aussi dans les indicateurs de qualité de vie au travail, d’attractivité et de fidélisation.

Plusieurs établissements notent une amélioration du sentiment de compétence, une réduction du stress perçu et une baisse du turn-over parmi les jeunes urgentistes ou infirmiers nouvellement recrutés.

C’est aussi un outil puissant pour accompagner les réorganisations : fusion de services, mutualisation des SMUR, intégration de nouveaux protocoles comme le TTA (triage téléphonique avancé), etc.

Former plus tôt, former autrement : le virage universitaire

La réforme des études de santé et la transformation des IFSI ont intégré la simulation comme modalité pédagogique obligatoire.

Mais le passage à l’échelle reste en cours. L’universitarisation de la simulation implique :

  • des formateurs certifiés (DU ou DIU)
  • des grilles d’évaluation validées
  • une intégration aux ECOS (examens cliniques objectifs structurés)
  • une interopérabilité entre universités, centres hospitaliers et instituts privés

Un groupe de travail piloté par la Haute Autorité de Santé devrait rendre un rapport d’ici fin 2025 pour proposer une stratégie nationale de développement de la simulation en santé, à l’image du Canada ou de la Norvège.

Un enjeu collectif : structurer l’offre pour éviter les trous dans la raquette

En 2025, le constat est clair : l’offre de simulation en soins d’urgence reste trop morcelée, dépendante de la bonne volonté locale et du soutien ponctuel de certaines ARS.

Il n’existe pas encore de label ou de cadre homogène permettant à tous les établissements, publics comme privés, de garantir un socle minimal de formation en situation critique.

La Société Française de Médecine d’Urgence, la SFAR et la SoFraSimS appellent de leurs vœux une intégration de la simulation dans les critères de certification HAS, notamment dans les blocs opératoires, services d’urgences, SMUR et réanimation.

Car sans reconnaissance institutionnelle, la simulation reste perçue comme un extra non prioritaire, alors même qu’elle constitue un levier essentiel de sécurité, de cohésion d’équipe et de montée en compétence.

La simulation, outil de soin autant que de formation

La simulation en soins d’urgence n’est plus un luxe ou une expérimentation. C’est un levier concret, efficace et structurant pour répondre à une triple urgence : la sécurité, la qualité, et l’attractivité du système de santé.

Encore faut-il lui donner les moyens d’exister à grande échelle : reconnaissance du temps simulation, financement dédié, mutualisation des ressources et pilotage national. Car simuler, ce n’est pas jouer : c’est s’entraîner à sauver, sans coût humain.

Et si, demain, la simulation devenait un indicateur de maturité organisationnelle aussi important que le taux d’occupation ou les délais aux urgences ? La question est posée.

Mickael Lauffri

Passionné par l'innovation technologique et l'impact de la science sur la médecine, je suis rédacteur spécialisé dans le domaine des technologies médicales.

Dans la même catégorie

Bouton retour en haut de la page
1s
toute l'actualité sur l'innovation médicale
Une fois par mois, recevez l’essentiel de l’innovation en santé, sans spam ni surplus.
Une newsletter totalement gratuite
Overlay Image